Adaptation au changement climatique à l’échelle des terroirs viticoles.

Introduction

Depuis la fin des années 1980, les différents rapports du GIEC (Groupe d’Expert intergouvernemental sur l’évolution du climat) ont prévu une augmentation de la température ainsi que de la fréquence et de l’intensité des aléas climatiques au niveau mondial. Même s’il existe de nombreuses incertitudes sur l’intensité du changement climatique et ses conséquences, l’amélioration de la fiabilité des modèles du climat montrent que le réchauffement global sera compris entre 2 et 6° (selon les scénarios) à l’horizon 2050-2100.

Malgré les progrès effectués ces dernières années, deux grands types d’incertitudes demeurent : l’amplitude du réchauffement climatique et la localisation des effets attendus.

La vigne a toujours été un bon indicateur de l’évolution du climat du passé et du présent, d’une part,  car il s’agir d’une plante pérenne dont les différents stades de croissance sont corrélés avec des indices bioclimatiques connus, et d’autre part, car il existe de nombreux documents historiques sur le climat passé dans les anciennes exploitations viticoles. De nombreux auteurs ont montré, entre autres, une avancée moyenne des dates de vendanges de plusieurs semaines ces cinquante dernières années.

Malgré la hausse des températures et une certaine absence d’irrigation, et grâce à la mise en œuvre de stratégies adaptatives des producteurs, la viticulture de qualité est toujours présente.

Aujourd’hui, des progrès importants sont réalisés tant au niveau de la résolution spatiale et temporelle des modèles climatiques qu’au niveau des innovations techniques qui pourraient permettre de répondre aux contraintes ou opportunités du changement climatique.

Une connaissance fine du climat devra permettre de mettre en place des méthodes d’adaptation du changement climatique, basées sur l’évolution des pratiques ; elles-mêmes en évolution constante. L’évolution régulière des pratiques culturales permet de répondre à l’impact du changement climatique à court et à moyen terme.

L’adaptation des pratiques culturales et du matériel végétale (plants de vignes) à l’échelle locale sera crucial, et est en soi, un domaine de recherches. Face à l’enjeu du changement climatique, des solutions existent, d’autres seront à inventer. Il est donc important d’explorer ces innovations et de les mettre en pratique, afin de protéger et sauvegarder nos vignes.

Projet Life-AdviClim

Le projet européen Life-AdviClim (2014-2019) a pour objet d’étudier des scénarios d’adaptation de la viticulture aux échelles locales pour différents vignobles européens représentatifs de la diversité climatique des régions viticoles européennes. Ce projet s’appuie sur un réseau international d’observation et de modélisation aux échelles fines.

L’objectif de ce projet est de démontrer l’intérêt d’une gestion locale. Il développera, entre autres, un réseau de mesures et une plateforme web qui permettra aux producteurs d’évaluer les impacts du changement climatique à l’échelle locale, de simuler des scénarios d’adaptation au changement climatique et également grâce à un outil de calcul spécifique de mesurer le bilan carbone de leurs techniques, et d’obtenir des conseils d’experts. Ces technologies seront expérimentées sur certains sites pilotes viticoles (cf. le reportage, publié sur le blog le mardi 5 mai 2015 : https://leclossaintfiacre.wordpress.com/2015/05/05/reportage-concernant-une-etude-sur-les-repercutions-des-variations-climatiques-sur-la-vigne/) grâce à ce financement européen.

Un premier volet du projet utilise et affine les résultats des études déjà réalisées sur l’observation climatiques (valeurs moyennes et extrêmes climatiques) et agronomiques (stress hydriques, phénologie, taux de sucre, taux d’alcool, etc.) in situ, réalisées en 2012 (35 vignobles répartis dans 15 pays ont été équipés en station et capteurs.

Après avoir déterminé ponctuellement la variabilité climatique à l’échelle des vignobles expérimentaux, un modèle climatique a été ensuite construit à partir de méthodes statistiques permettant de mettre en relation la répartition des paramètres climatiques en fonction des éléments du territoire (ex. : topographie, type de sol, etc.). Les sorties des modèles sont ensuite combinées avec les modèles régionaux afin de réaliser des simulations climatiques à horizon 2050-2100.

Les résultats des mesures et de la modélisation adaptée à l’échelle des terroirs ont permis de mettre en évidence une forte variabilité spatiale du climat sur des espaces très restreints (cf. figures ci-dessous).

Figure 1

Figure 2

Il est à noter, que grâce à une meilleure définition et précision des mesures dans les conditions locales, au niveau des températures, les résultats et la modélisation réalisée (topographie, etc.) sont très souvent supérieures à l’augmentation des températures simulées par les différents scénarios du GIEC pour les cinquante années à venir.

Cette démarche d’analyse spatiale, devrait donc permettre de pouvoir trouver des méthodes d’adaptation à l’évolution du climat notamment à court et moyen terme.

Le second projet du volet aborde la question des stratégies d’adaptation via la modélisation des activités humaines sur les territoires, donc en intégrant la réactivité de différents agents à des variables exogènes (contraintes biophysiques, socio-économiques et réglementaires).

L’objectif est de simuler l’impact de la variabilité du climat sur la dynamique de la vigne et les capacités d’adaptation des viticulteurs au changement climatique.

Pour cela :

  • il a été reconstitué le cycle végétatif de la vigne, afin de pouvoir avoir une modélisation simplifiée de sa dynamique :

Evolution vigne

  • il a été étudié des calendriers types de conduite de la vigne en fonction du profil de production, afin de pouvoir modéliser l’activité viticole :

Conventionnel

raisonnée

Bio

L’ensemble de ces données ont permis de déterminer les jours agronomiquement disponibles en fonction des conditions météo favorables ou défavorables, et permet la quantification du coût (nb homme/jour/ha) pour chacune des actions.

Ces éléments ont été traduits sous forme de graphes décisionnels (règles de décision) et donne la modélisation de l’activité viticole grâce à l’utilisation d’une plateforme Multi-agents, qui permet en fonction des données climatiques mesurées précédemment, de pouvoir avoir les résultats des simulations concernant la croissance du cycle végétatif en fonction du profil climatique de l’année, et permet donc d’envisager des changements au niveau des itinéraires agrotechniques.

Par ce projet Life-Adviclim, il est prévu de continuer le développement logiciel, afin d’améliorer l’interface utilisateur, d’intégrer des données économiques pour évaluer plus précisément le coût des différents itinéraires agrotechniques, améliorer la prise en compte de la stratégie économique de l’entreprise viticole et déterminer des zones d’optimum de production en fonction d’un scénario et d’un itinéraire d’adaptation déterminé.

Grâce à ces études, les viticulteurs peuvent adapter leur stratégie à court terme, à moyen terme et à long terme : par la gestion des vendanges, la modification de la vinification, l’amélioration de la gestion des sols, le choix du porte-greffe, le changement de site, le changement d’orientation des rangs, l’utilisation de nouveaux cépages et l’irrigation des sols.

Exemple : changement climatique dans les vignobles méditerranéens.

La viticulture des climats méditerranéens est particulièrement exposée aux impacts de changement climatique, alors que la vigne est déjà dans ces régions aux limites de ses potentialités biophysiques de culture en raison des températures élevées et de l’irrégularité des précipitations.

Comme dans beaucoup d’autres régions, il existe un certain nombre de contraintes socio-économiques, propres à chaque territoire, comme par exemple la décision de planter tel ou tel cépage pour répondre aux attentes des consommateurs, ou à la limitation des droits de plantation ou des droits d’irrigation.

Une étude a été réalisée dans le Roussillon afin de connaître les difficultés rencontrées par les producteurs liées aux conditions climatiques durant ces dix dernières années.

A Perpignan, la période 2003-2009 a été marquée par des étés chauds (presque 1° C de plus que lors de la décennie précédente) et un déficit hydrique marqué. Le caractère exceptionnel de cette période tient notamment au caractère consécutif des années chaudes et sèches, ne permettant ni au sol, ni à la plante, ni au viticulteur, de « récupérer ». Ces évènements extrêmes s’inscrivent dans une tendance plus générale à l’élévation de la température de l’air, et notamment des températures nocturnes de printemps et d’été.

Dans le climat méditerranéen où les journées peuvent dépasser les 35-40° C, des nuits fraîches (maximum 18-20 ° C) sont essentielles pour la récupération de la plante.

Concernant les précipitations, naturellement très variable dans le climat méditerranée, les observations dans le Roussillon par les viticulteurs, ont montré des orages estivaux moins fréquents et des pluies d’automne plus torrentielles, arrachant la couche superficielles des sols desséchés durant l’été. Au final, les observations, tout comme les entretiens, font apparaître le problème crucial de ces dernières années : un stress hydrique trop important et difficilement contrôlable.

Ces changements récents ont eu des impacts sur la production viticoles. Le Roussillon donne l’importance croissant sur la Syrah, qui apporte arôme et complexité aux vins et répond aux attentes actuelles des marchés internationaux. Cependant, si certains cépages méditerranéens comme la Carigan ou le Grenache, ont peu souffert du stress hydrique, la  Syrah s’y est montrée très sensible (affaiblissement de la plante, chute des rendements etc.).

Trois facteurs se sont montrés déterminants dans la résistance de la Syrah au stress hydrique :

  • l’âge de la plante (les jeunes ont moins bien résistés),
  • le mode de conduite de la vigne (palissage ou gobelet),
  • la disponibilité de l’irrigation en goutte-à-goutte.

En somme, seuls les vieux plants de Syrah taillés en gobelet, éventuellement irrigués, semblent s’adapter aux conditions actuelles, ce qui va à l’encontre de l’évolution des pratiques vers la mécanisation et la rationalisation de l’utilisation des ressources en eau.

Comme les plants de Syrah, dans le Roussillon, ont rarement plus d’une trentaine d’années, les viticulteurs ont noté une diminution préoccupante et non contrôlée des rendements (blocage de la maturation).

De plus la faiblesse des rendements, s’est accompagnée de problème qualitatifs, liée à un décalage entre la maturation technologique et oeonologique , aboutissant à des vins plus alcoolisés et aux arômes moins complexes, ce qui va à l’encontre des tendances actuelles du marché allant vers des vins fruités et peu alcoolisés.

Quelles adaptations envisager ?

Bien que le Roussillon possède des ressources en eau (barrages) et que la législation de l’AOP permette l’irrigation une grande partie de l’année, le cadre culturel prime. En effet, pour certains viticulteurs, la possible nécessité d’irriguer la vigne remet en question l’intérêt de continuer à la cultiver. D’efforts qualitatifs ont été réalisés depuis les années 1970, dont l’arrêt d’une irrigation par inondation en plaine et c’est pourquoi irriguer les vignes reste perçu par la génération actuelle comme un signe de piètre qualité.

Il reste le problème financier. L’eau est disponible, mais parfois aux prix de grands aménagements. Par exemple, une solution a été proposée par la Chambre d’Agriculture, à partir du barrage de Caramany, pour irriguer 73 ha de vignes dans la vallée d’Agly (Coûts : 2000 € / Ha pour la connexion, puis 500 €/ha/an). Ce projet reste suspendu à d’éventuelles subventions européennes.

Conclusion :

Le changement climatique est là et affecte négativement la production viticole du climat méditerranéen. Le Roussillon présente une baisse de rendement et un blocage de maturation liés au stress hydrique, et des faibles recettes commerciales, ce qui limite le potentiel d’investissement.

L’apport des méthodes « bio », ainsi que l’irrigation de précision, lorsque cela est techniquement et financièrement possible, même sur une petite partie de l’exploitation, devrait permettre, en ayant une vision de son exploitation sur le long terme et d’avoir les moyens d’investir, améliorer les conséquences du changement climatique, tout en entraînant des modifications socio-économiques du cadre de la production dans les régions viticoles du sud de la France.

Bonne lecture à tous et vous pouvez toujours réagir sur ces éléments en ajoutant un commentaire.

Bruno

Sources :

Présentation du 21 mai 2014 de l’INRA – centre d’Angers-Nantes Pays de la Loire.

Revue des œnologues n° 155.

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